Dans l’Eglise catholique, peut-il exister une place pour des prêtres femmes ?

Claude BERNARD     Bayonne, mars 2006

Dans le cadre d’une journée de réflexion sur « la place de la femme dans nos Églises », on peut se poser bien des questions : quelle place occupe la femme actuellement ?  Quelle/s place/s elle n’occupe pas encore ? Quelles places elle pourrait et devrait occuper ? Quelle place elle ne saurait occuper, en raison de principes déclarés intangibles ?

Certain/es, en toute bonne foi, ne se sont peut-être jamais posé la question d’un ministère ordonné pour les femmes. D’autres n’osent plus se la poser, en raison de textes très fermes émanant de Rome. Et si tout de même on en parlait, avec sérénité, entre chrétiens adultes et responsables. Oui, dans notre Eglise catholique, peut-il exister, comme chez nos frères et sœurs anglicans, une place pour des prêtres de sexe féminin ? Des prêtres femmes qui auraient place au sein d’un presbytérium et qui exerceraient la charge pastorale dans une communauté comme leurs homologues masculins.

J’hésite à prononcer le mot « prêtre », tant il est piégé. Le mot « prêtre », tiré du grec presbyteros, désigne dans les Actes des Apôtres une personne sage, un « ancien » qui, par sa maturité psychologique et spirituelle est jugé capable au sein d’une communauté, de jouer le rôle de responsable et de répondant. Moyennant une habilitation par imposition des mains et prière de la communauté, il reçoit mission et pouvoir officiel de faire le lien entre les membres du groupe, d’enseigner la Parole de Dieu et de montrer la route à suivre, mission et pouvoir de donner les sacrements et de présider à la prière liturgique, notamment à l’Eucharistie.

Probablement dès le 2ème ou le 3ème siècle, et par référence à l’évêque qu’il représente, ce presbyteros non sacralisé va devenir un personnage sur qui on va reporter la charge et la mission sacrale du hiéreus, du « sacerdos », le prêtre connu dans le peuple juif ou le monde païen : un médiateur entre Dieu et les hommes,  le plus souvent par le moyen du sacrifice ; c’est le sacrificateur.

Nous le voyons dans le livre du Lévitique, au chapitre 8, le pouvoir de cet homme est signifié par tout un rituel d’investiture : onction avec le chrême, revêtement de la tunique, de la ceinture, du manteau, de l’écharpe, attribution du pectoral, et, sur la tête, pose du turban avec sa lame d’or, « saint diadème que Yahvé prescrivit à Moïse ». Toutes choses qui vont assez vite caractériser l’investiture des évêques puis des prêtres chrétiens, et contribuer par le fait même à en faire des êtres à part, personnages sacralisés et vénérés…

Ajoutez à cela une recherche de justification théologique élaborée plus tardivement, et la volonté d’identifier ce personnage à l’unique Médiateur, le Christ, au point de dire « Sacerdos alter Christus », vous aurez la représentation du prêtre que beaucoup ont connu dans leur enfance, et qui marque encore les esprits et  la conscience des fidèles.

Un jésuite, le p. Deloupy, bon commentateur de Vatican II, préfère le mot « pasteur », qui souligne le lien entre la communauté et son responsable, sans le poids du décorum …

Bref, des  pasteurs femmes ou des prêtres femmes, nous allons en parler, faire un tour d’horizon pour dire essentiellement trois choses, qui seront autant de points de notre argumentation :

Des prêtres femmes : 1) c’est possible, 2) c’est souhaitable, 3) c’est réalisable.

Un préalable : Est-il possible d’en parler ?

On ne peut échapper à ce préalable, en raison des prises de position récentes de l’Evêque de Rome et de son entourage. En 1994, Jean-Paul II a publié la Lettre apostolique « Ordinatio sacerdotalis », qui déclare l’ordination exclusivement réservée aux hommes et la question définitivement close. Un « non possumus » -« nous ne pouvons pas »- renforcé par des instructions romaines ultérieures en 1997, 1998, 2001, 2003. Cette escalade dans le verrouillage est loin de mettre à l’aise l’ensemble des évêques, même s’ils font officiellement profil bas. Certains reconnaissent, en privé, que, faute d’arguments très convaincants, Rome a voulu passer en force, en imposant la loi. De nombreux théologiens et ecclésiologues manifestent une plus grande liberté de parole, qui nous encourage à poursuivre la réflexion.

Mgr Noyer, évêque émérite d’Amiens, dénonçait récemment « une peur de penser et de dire dans notre Eglise ». Il le faisait dans le contexte des attaques menées contre l’Abbé Pierre à cause de sa liberté de parole. De fait, cette peur de penser et de dire nous vient de loin, et notamment des conditionnements psychologiques et spirituels qui ont, pour beaucoup d’entre nous, marqué la réception des données de la foi. Au nom du « Qui vous écoute m’écoute », l’obéissance inconditionnelle et immédiate à toute parole et toute volonté du Vatican, sans recul ni critique possibles, n’était-elle pas la pierre de touche du bon catholique, et le signe de son adhésion à l’ensemble des dogmes chrétiens ? « Rome a parlé, la cause est entendue » : vérité première qui marque encore bien des esprits.

L’attention respectueuse accordée aux paroles et aux écrits émanant de l’Institution ecclésiale ne nous dispense pas de les situer dans le contexte où ils sont produits. C’est leur faire honneur de les interroger au nom même des questions qui nous travaillent, et en raison de lumières perçues en d‘autres champs de la connaissance et insuffisamment prises en compte dans tel document proposé comme définitif.

En dernier ressort, c’est notre conscience qui nous dicte nos choix, et cette liberté de conscience est explicitement mise en avant dans le Concile Vatican II. Elle est en droite ligne dans le sens de la liberté de parole manifestée par deux célèbres disciples de Jésus. Face au tribunal ecclésiastique de leur époque et de leur religion, le sanhédrin, Pierre et Jean n’ont pas eu peur d’affirmer :

 «Jugez vous-mêmes s’il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Quant à nous, ne pouvons pas ne pas publier ce que nous avons vu et entendu» (Ac 4,20),

Deux mille ans après l’événement, nous avons peine à imaginer la nouveauté de ce geste. Trop facilement nous classerions Pierre et Jean comme déjà dans une autre religion, la chrétienne, différente de la religion juive et supérieure à elle, alors qu’ils sont encore baignés dans cette alliance et probablement dans une attitude de respect et d’obéissance à l’égard des grands prêtres et des savants qui leur expliquent les exigences de la Loi. Ne sont-ils pas d’humbles pêcheurs de Galilée, au savoir bien limité ?

Mais au contact du prophète Jésus de Nazareth, ils ont appris la saine critique ; le Maître ne disait-il pas : « on vous a dit, moi je vous dis… » Un jour, excédé par les réflexes moutonniers de ses suiveurs, Jésus les a interpellés en ces termes rapportés en Luc 12,57 : « Pourquoi ne jugez-vous pas par vous-mêmes de ce qui est juste ? » Vous savez lire les signes des temps et dire, en regardant le ciel ou le sens du vent, si demain il pleuvra ou s’il fera soleil. Alors oui, pourquoi ne pas juger de ce qui est juste, en fonction des signes nouveaux que l’époque contemporaine nous adresse. Par son Esprit vivant aujourd’hui dans notre Eglise, Jésus nous dit deux choses :

1) vous pouvez et vous devez trouver par vous-même ce qui est juste en la matière ;

2) ce n’est pas plus difficile que de prévoir la météo du lendemain, quand on a un peu d’expérience !

Alors, allons-y ! Au besoin, en recourant à la lumière de spécialistes. En 1990, quatre ans avant le « non possumus » de Jean-Paul II, un organisme très officiel de l’Eglise de France, le CNPL (Centre National de Pastorale Liturgique), publiait une étude particulièrement fouillée et exhaustive à propos de l’ordination des femmes. C’était un article du dominicain Hervé LEGRAND, dans le livre « Rituels, Mélanges offerts au Père Gy » Le Cerf 1990.

En 2006, l’argumentation  de ce théologien à la compétence reconnue n’a pas vieilli d’un pouce. Cet expert en météo ecclésiale mérite qu’on lui prête attention. Il pose ainsi la question : « TRADITIO PERPETUO SERVATA ? la non-ordination des femmes :Tradition ou simple fait historique? »

Autrement dit : cette non-ordination est-elle une révélation divine qui exigerait l’assentiment des chrétiens, ou bien est-ce un fait historique à interpréter comme tel ? Le « non possumus » à l’égard des femmes tient-il vraiment la route ?

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Auteurs·trices : Claude Bernard