L’Église n’aura pas d’avenir, si elle ne fait pas de l’égalité et la parité, une réalité

L’invisibilité des femmes dans l’Église

Les femmes sont omniprésentes dans l’Église. Sur les bancs des fidèles. Dans les lieux d’accueil. Dans la catéchèse. Dans les conseils paroissiaux. Dans les aumôneries. Dans les associations caritatives. Dans les mouvements. Dans la vie consacrée.

Mais elles sont invisibles. Invisibles dans les espaces liturgiques, invisibles dans les lieux d’autorité, de conduite de l’Église et de sa mission.

Pourquoi ? Parce que Jésus n’est pas né fille ? Parce qu’il aurait donné, au nom de la ressemblance naturelle, le monopole de l’autorité et de la charge pastorale aux seuls hommes ? Parce qu’il aurait érigé en vérité intangible que seuls les hommes sont aptes à le représenter symboliquement comme «  Époux » et « Tête » de l’Église ?…

Être « icônes » du Christ, être « le Corps du Christ », serait-il un don limité par le sexe ? Symboliser le Christ dans les sacrements, l’Eucharistie comprise,  une attribution uniquement et seulement masculine, un service que seuls les hommes pourraient remplir ? La présidence du Christ vivant dans la communauté, la présidence exercée sous le regard du Christ, serait-elle  le seul apanage des hommes ?  Pourquoi  l’Église s’obstine-t-elle  à dire  que seul le sexe masculin peut agir « in persona christi », agir « in persona Ecclesiae »?  Que signifie cette crispation sur la masculinité de Jésus ? Les hommes seraient-ils plus « à l’image de Dieu » que les femmes ?  Le sexe masculin plus « sauvé» que le sexe féminin ?

Posons la question brutalement: de quoi donc les femmes devraient-elles se faire pardonner pour enfin devenir visibles dans les lieux de direction, de décision, d’enseignement, dans les lieux de célébration de l’Église ? Leur ADN, leur« nature », leurs règles, leur supposé faiblesse ou frivolité, leur prétendu caractère changeant … le rôle que l’on prête à une Eve complice du serpent dans le jardin d’Éden, l’assignation à se conformer au modèle désincarné et idéalisé de Marie…  les rendraient-elles inaptes, « incapables » ( qui n’est pas capable par nature ou par accident) de rassembler et d’ animer la communauté, de commenter la Parole de Dieu, de dispenser les sacrements, signes sensibles et efficaces de la grâce qui donnent la vie divine ?

Pourquoi devraient-elles se satisfaire d’une visibilité qui ne leur est consentie aujourd’hui que par intérim, ou suppléance, d’une visibilité concédée finalement pour cause de pénurie d’hommes dans la charge presbytérale ?

Pourquoi devraient-elles exister dans l’Église, effacées, discrètes, silencieuses, tenues à l’écart du service de l’autel, du service de la parole, écartées des ministères ordonnés ? 

Les femmes sont-elles condamnées à être les servantes privées de voix délibérative, interdite de célébration liturgique et des actes sacramentels d’une Église qui, sans elles, en Occident, s’effacerait, disparaîtrait, n’existerait déjà plus?

Ce qu’elles ont fait et font dans l’Église serait-il,  à cause de leur sexe, moins digne d’intérêt, limité, médiocre … de moindre valeur ?

Mais comment les choses évolueraient-elles quand le « Lectionnaire dominical et des fêtes » de l’Eglise  n’accorde qu’une place infime aux femmes  de l’histoire du Peuple de Dieu ? 

Quand, rarement, est fait appel dans la liturgie et la prédication à des images féminines de Dieu ? Quand, dans l’histoire du salut, les femmes sont présentées, non pas pour ce qu’elles sont, mais la plupart du temps en lien avec la maternité ou avec un personnage masculin ?

La violence faite aux femmes dans l’Église, violence indirecte de l’invisibilité … de la discrimination, de l’inégalité, violence de l’anonymat, violence subtile et tordue du contrôle sur les vies, les corps, la sexualité, se poursuit.  La violence directe de la suggestion, de la soumission , de la manipulation, de la domination auxquels elles sont  confrontées : les femmes « bonnes à tout faire » , femmes sous emprise, femmes abusées, religieuses  « bonnes à tout faire », religieuses abusées  …  se poursuit.

Un continent de souffrances commence juste à apparaître et montre assez la face sombre d’un système généré par un entre soi masculin et clérical sacralisé. L’histoire des femmes dans l’Église, c’est aussi, hélas, cela.

Il faudra bien un jour que l’Église fasse acte de mémoire et de repentance.

Effacer la femme, mettre le masculin plus haut, ordonner l’homme et lui seul, permet de faire perdurer un système maintenu idéologiquement :

Discours sur la « différence », sur la « nature », discours d’idéalisation désincarné de la femme, exaltation du modèle de Marie-servante, conduite des âmes féminines par des hommes, import-export d’hommes ordonnés pour continuer à conduire les paroisses,  « campagnes »  de recrutement de prêtres menées auprès des seuls jeunes hommes…

Et comment ne pas être inquiet quand des  femmes sont écartées de la distribution de la communion, de la présidence d’une liturgie du baptême ou de funérailles, quand on assiste au retour de prêches qui soutiennent que « l’homme est la tête et la femme est le cœur » … quand les  filles  sont éloignées du chœur des églises : craint-on que le service de l’autel  suscite chez les filles le désir du sacerdoce ?  Les adolescentes et leurs menstruations les rendraient-elles impures ? …

Aujourd’hui en tout cas, le Repas du Seigneur, n’est pas l’expression de la communion entre tous les baptisés, il est  le signe manifeste d’un clivage insupportable entre les sexes.

Puisque tous les discours rationnels, logiques, toutes les suggestions et demandes  inspirées du « flair » chrétien mais encore de la réalité du « qui fait quoi dans l’Église »  ne suffissent pas à faire bouger les choses, peut-être  faut-il aujourd’hui poser des  actes et gestes symboliques transgressifs.

Eux seuls, semble-t-il, affirmeront publiquement l’urgence de prendre au sérieux concrètement la question de la visibilité des femmes sur la scène publique de l’Église : candidatures publiques aux fonctions  liées à l’ordination, à l’exemple d’Anne Soupa… Présence autour des autels de femmes en aube, grève du zèle dans les accueils d’église, journées sans les femmes … demain. Pourquoi pas ? 

L’Église en France, quand elle ne fait pas la sourde oreille, s’entête à relayer des arguments surannés et fallacieux pour expliquer son immobilisme, ou, acculée, appeler à l’obéissance et à la  patience. Elle laisse frileusement au Pape l’initiative des ouvertures prétextant que la question des femmes dans l’Église, de leur accès aux responsabilités et ministères n’est pas de sa compétence.

Il y a un temps pour débattre, échanger. Il a eu lieu. Il s’est poursuivi. Il a duré.

Beaucoup duré. Trop duré !

De la place des femmes dans l’Église dépend l’avenir de l’Église.

Si les femmes ne sont pas chez elles, totalement, pleinement dans l’Église, si elles n’y ont qu’un statut de second ordre, d’éternelles mineures, de toujours subordonnées, pourquoi resteraient-elles, pourquoi inviteraient-elles à rejoindre une  communauté chrétienne  décrédibilisée ?

Inutile de murmurer « tu aimes l’Église ou tu la quittes », les femmes aiment l’Église mais la veulent différente. Avec elles, beaucoup d’hommes, de plus en plus d’hommes aujourd’hui, ni sexistes, ni masculinistes, pressentent que l’Église n’aura pas d’avenir si elle ne fait pas de l’égalité et la parité, une réalité. Pour vivre et grandir dans la foi,  ils ont besoin des femmes, ils veulent entendre les femmes dire la foi chrétienne ; ils veulent les voir participer à une conduite non cléricale et non uniquement masculine  des communautés ;  ils veulent les voir mettre en œuvre de manière neuve la liturgie, redonner vie aux rites et aux symboles qui permettent le dialogue entre Dieu et celles et ceux qui le cherchent. Ils veulent renouveler avec elles la théologie des  ministères, sortir d’une vision qui lie masculin, pouvoir et sacré. Ils veulent relire les Écritures avec elles,  redécouvrir le Christ qui a cru en elles,  s’est confié à elles.  Ils veulent apprendre, grâce à elles et avec elles, à vivre pleinement la fidélité au Christ. N’est-ce pas à Marie de Magdala, que le sauveur apparaît en premier à sa sortie du tombeau ? A elle, une femme, à qui il manifeste sa résurrection comme une  Bonne Nouvelle pour tous ?  

Patrice Dubois-Canette – Décembre 2020

Ancien journaliste longtemps spécialisé dans les questions religieuses Dirigeant d’une société de conseil et formation sur la laïcité et les religions

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