Pouvoir et soumission

Pouvoir et soumission
Comment lutter contre le cléricalisme ?

Lettre du pape François au peuple de Dieu août 2018

Il est impossible d’imaginer une conversion de l’agir ecclésial sans la participation active de toutes les composantes du peuple de Dieu. Plus encore, chaque fois que nous avons tenté de supplanter, de faire taire, d’ignorer, de réduire le peuple de Dieu à de petites élites, nous avons construit des communautés, des projets, des choix théologiques, des spiritualités et des structures sans racine, sans mémoire, sans visage, sans corps et, en définitive, sans vie[2]. Cela se manifeste clairement dans une manière déviante de concevoir l’autorité dans l’Eglise – si commune dans nombre de communautés dans lesquelles se sont vérifiés des abus sexuels, des abus de pouvoir et de conscience – comme l’est le cléricalisme, cette attitude qui « annule non seulement la personnalité des chrétiens, mais tend également à diminuer et à sous-évaluer la grâce baptismale que l’Esprit Saint a placée dans le cœur de notre peuple »[3]. Le cléricalisme, favorisé par les prêtres eux-mêmes ou par les laïcs, engendre une scission dans le corps ecclésial qui encourage et aide à perpétuer beaucoup des maux que nous dénonçons aujourd’hui. Dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme.

Suite à cette lettre, des catholiques souhaitent répondre à cette demande de participation active. C’est ce qui m’a poussée à cette réflexion sur le pouvoir. Elle se situe dans ce mouvement où il s’agit de « dire non aux abus et à toute forme de cléricalisme ».

Le pouvoir sacré

Le cléricalisme, c’est le pouvoir des prêtres. Un pouvoir sans limites, il vient de Dieu lui-même. C’est un pouvoir sacré. Pour l’exercer le prêtre est lui-même consacré. C’est l’un des sens de l’ordination. De ce fait, il a le pouvoir de gérer les sacrements à commencer par celui de l’eucharistie, appelé sacrifice de la messe. Décléricaliser, c’est d’abord désacraliser.  La consécration a ceci de particulier qu’elle confère un caractère permanent, qu’elle est un signe indélébile « pour l’éternité ». La personne consacrée est intouchable, tout comme les objets ou lieux sacrés. Il n’y a pas de changement de fonctionnement possible, le pouvoir sacré est toujours entre les mêmes mains. Le prêtre n’est pas loin de se prendre pour Jésus-Christ, n’agit-il pas « in persona Christi » ? Les fidèles lui reconnaissent cette identité usurpée ; ils le considèrent comme un « alter Christus ». Ce n’est pas parce que ces appellations sont théologiquement contestables qu’elles ne produisent pas des effets délétères.

Une culture de la soumission

Le cléricalisme n’est possible que parce qu’en face de la culture du pouvoir sacré ecclésiastique il y a une culture de la soumission. Le pape ne l’ignore pas lorsqu’il dit que le cléricalisme est favorisé par les prêtres mais aussi par les laïcs ? Il faut donc aller au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir et des abus sexuels qui en découlent, il nous faut aussi dénoncer la culture de la soumission qui les permet.  Certes cette soumission est d’abord la conséquence de la séparation du peuple de Dieu en deux catégories au IIème siècle : les clercs et les laïcs. Il en a résulté la subordination d’une catégorie de chrétiens à l’autre qui est illustrée par les binômes suivants : enseignants/enseignés, gouvernants/gouvernés, célébrants/assistants.  Il y a ceux qui donnent des ordres et ceux qui obéissent, les uns ont des droits, les autres des devoirs. Il y a un clergé et un peuple – un peuple considéré comme un troupeau incapable de se conduire lui-même s’il n’est pas dirigé par un pasteur. Ce peuple a pris l’habitude de se laisser conduire, d’obéir, de rester passif, de s’en remettre à un spécialiste du religieux et du spirituel voire du politique. Il est confortable de se laisser conseiller et orienter plutôt que de s’affronter à des décisions personnelles difficiles.  Bien entendu, les circonstances ont changé.  Nous ne sommes plus ni au Moyen-Age ni au XIXème siècle.  Les laïcs se sont émancipés de la tutelle de L’Église ; ils sont devenus critiques ou ont tout simplement quitté L’Église.

La culture de la soumission a-t-elle disparue pour autant ?

Le rapport au sacré n’est pas si facile à gérer. L’émotion générale soulevée par l’incendie de Notre Dame de Paris ne procède-t-elle pas d’un sens du sacré qu’il soit chrétien ou païen ? Plus concrètement, nous assistons dans bon nombre de paroisses à un retour du sacré qui se manifeste par des agenouillements, des courbettes, la séparation des sexes dans les services liturgiques, l’abondance de l’encens, des ornements précieux, des signes distinctifs dans l’habillement des prêtres. Face à ces marques de sacralisation les laïcs ne s’opposent pas sinon en fuyant ou en changeant de paroisse. Il existe même des chrétiens et des chrétiennes formés à la conduite d’une communauté en l’absence de prêtres qui ne réagissent pas à ces retours en arrière voire se laissent séduire par un rôle moins exigeant d’aide et non plus de responsable. La soumission entraîne la passivité.

Analyse de cantiques

La force de cet attrait pour le sacré qui renforce toutes les hiérarchies (sacré/profane, clerc/laïc, homme/femme) est sensible dans les cantiques proposés dans les liturgies. Il vaut la peine d’en analyser quelques-uns. Ils sont issus d’un type de spiritualité qui fut celle de grands saints, comme Sainte Thérèse ou Ignace de Loyola. Or nous dénonçons cette spiritualité comme étant de nature à favoriser les abus de pouvoir. De plus, elle dévoile une image de Dieu et du Christ qui n’est pas conforme à celle des évangiles.

C’est à la lumière des témoignages des victimes d’abus sexuels que nous voyons apparaître la perversité de certaines paroles.

Mon père, je m’abandonne à toi.

Chants de l’Emmanuel

Mon Père mon Père
je m’abandonne à Toi
fais de moi ce qu’il te plaira
quoi que tu fasses je Te remercie
Je suis prêt à tout
J’accepte tout
Car Tu es mon Père
je m’abandonne à Toi
Car Tu es mon Père
je me confie en Toi
Car Tu es mon Père
je m’abandonne à Toi
car tu es mon Père
Je me confie en Toi.
Mon Père mon Père
en Toi je me confie
en Tes mains je mets mon esprit
je Te le donne le cœur plein d’amour
je n’ai qu’un désir:
T’appartenir
car Tu es mon Père
je m’abandonne à Toi
car Tu es mon Père
je me confie en Toi
Car Tu es mon Père
je m’abandonne à Toi
Car Tu es mon Père
je me confie en Toi.

La confusion entre le Père qui est aux cieux et le prêtre prédateur qu’on appelle aussi Père amène une confusion dans l’esprit de la victime. Son comportement d’abandon est souhaité et suggéré, comme étant le comportement normal d’un enfant de Dieu. « Fais de moi ce qui te plaira, quoi que tu fasses, je te remercie, je suis prêt à tout, j’accepte tout. Je n’ai qu’un désir t’appartenir. » La victime en est perturbée, son jugement est faussé, sa capacité de résister est devenue nulle, elle est comme hypnotisée. Le prêtre n’est pas un homme ordinaire, il est l’instrument de Dieu. C’est pourquoi la pédophilie au sein de l’Eglise est infiniment plus grave que celle pratiquée dans d’autres milieux, à part peut-être l’inceste. Il y a une inhibition du sens critique par le respect du sacré.

 On va encore au-delà dans cet autre chant :

« Donne-moi seulement de t’aimer »

1. Prends Seigneur et reçois toute ma liberté
Ma mémoire, mon intelligence, toute ma volonté
Et …

Donne-moi, donne-moi, donne-moi seulement de t’aimer (bis)

2. Reçois tout ce que j’ai, tout ce que je possède
C’est toi qui m’a tout donné, à toi, Seigneur, je te le rends,
Et …

Donne-moi, donne-moi, donne-moi seulement de t’aimer (bis)

3. Tout est à Toi, disposes-en, selon Ton entière volonté

Et donne-moi Ta grâce, elle, seule, me suffit,
Et..

Donne-moi, donne-moi, donne-moi seulement de t’aimer (bis)

Ici on donne sa liberté, sa mémoire, son intelligence, sa volonté. C’est un vrai boulevard pour les abuseurs. Mais quel est ce Dieu qui exigerait que l’être humain se dépouille de ce qui fait justement son humanité ? La capacité de juger par soi-même, la conscience qui est l’instance ultime de la décision, l’esprit critique sont profondément dégradés par l’emprise exercée sur les victimes.

R. Je viens vers toi, Jésus
Je viens vers toi, Jésus
 
1. Comme l´argile se laisse faire
Entre les mains agiles du potier, 
Ainsi mon âme se laisse faire, 
Ainsi mon cœur te cherche, toi, mon Dieu.

2. Comme une terre qui est aride

Ainsi mon cœur désire ton eau vive

Tu es la source qui désaltère,
Qui croit en toi n´aura plus jamais soif.

Les premières paroles de ce cantique mettent mal à l’aise. Elles font penser aux mains baladeuses      des prédateurs.  Le « laisser-faire » préconisé ici fait partie de cette spiritualité de la soumission et de l’abandon. Imaginons les dégâts causés par ces injonctions de passivité chez un enfant qui sait qu’il doit obéir aux adultes ou chez une religieuse ayant fait vœu d’obéissance et dont l’esprit est en pleine confusion. Les victimes écartelées entre l’horreur et la soumission, ont bien du mal à s’en sortir. Ce sont parfois des dizaines d’années plus tard que la parole et la conscience se libèrent. Que s’est-il passé ? L’abandon est aussi une stratégie de survie face à un tortionnaire (Cf. syndrome de Stockholm). Ne pas se laisser faire, c’est peut-être s’exposer à pire. La culpabilité de haïr un personnage réputé bon empêche de s’opposer à ses volontés.

Ouverture à la liberté

Alors, cessons d’appeler les prêtres ou les évêques « père ». « N’appelez personne votre ‘Père’ sur la terre, car vous n’en avez qu’un le Père céleste. » Nous éviterons ainsi des assimilations fâcheuses. Ou encore ne dénaturons pas les repas simples de Jésus et des premiers chrétiens en les sacralisant. Soyons vigilants sur l’usage des chants utilisés dans les assemblées chrétiennes. Vérifions qu’ils ne favorisent pas une culture de la soumission. Mais au-delà de ces simples conseils de bon sens, réfléchissons plus avant à la soumission comme obstacle à la liberté.

C’est une culture de la soumission qui rend les enfants et les femmes fragiles. Les premiers parce qu’ils n’ont pas encore accédé à leur pleine maturité. Ils doivent faire confiance aux adultes. Si leur confiance est trahie, ils sont perdus ; ils ne peuvent se permettre de les haïr. C’est le scandale des enfants dénoncé par Jésus. Les sanctions réservées aux pédocriminels sont plus douces que celle qu’il préconisait : une meule autour du cou et à l’eau. La fragilité des enfants est transitoire, c’est le temps des acquisitions nécessaires à une vie d’adulte épanouie. Si parfois on exige d’eux l’obéissance, c’est dans le but de les préserver et de les faire grandir.

Les femmes sont fragiles parce que des siècles de subordination dont nous ne sortons qu’à peine les ont habituées à des places secondes. Elles vivent une complémentarité non réciproque qui les amène à obéir à la partie dominante masculine. Ajoutons un vœu d’obéissance mal compris chez certaines religieuses et une soumission renforcée par une spiritualité mariale du oui et nous avons le profil idéal d’une victime d’abus.

Disons un mot ici de l’expression « directeur de conscience ». Comment la conscience peut-elle rester libre si elle est soumise à un directeur, même si on l’appelle aujourd’hui « accompagnateur spirituel » ? Qui a eu l’outrecuidance de s’arroger ce titre ? Et quelle insécurité chez les fidèles a permis à ce rôle de perdurer ?

Non seulement la culture de la soumission favorise le cléricalisme, mais elle est anti évangélique.

Peu importe que l’on attribue ces prières à des grands saints, car c’est l’image du Christ qui est en cause. Jésus a-t-il prêché la passivité ? Quand il remettait quelqu’un debout, il le poussait au contraire à l’activité. « Va et ne te trompe plus de chemin, prends ton grabat et retourne à ta vie sociale, donnez-lui à manger, lève-toi.

Le message de l’évangile est un message de libération. Je ne sais si Jésus est venu et est mort pour nous sauver du péché, mais je sais qu’il est venu pour nous libérer : libération du sacré qui écrase l’humain, libération des préceptes contraignants qui maintiennent l’être humain dans la sujétion. Le beau symbole du rideau du Temple qui se déchire ouvre l’espace sacré à tous les vents. La liberté vis-à-vis de la nourriture, du vêtement, du temps et des lieux est inestimable, apprenons à la gérer mais ne la réduisons pas. Comment alors faire face à la liberté et au vertige qu’elle procure ? Comment alors éduquer à la liberté ? C’est un paradoxe si éducation est synonyme de formatage. Pour former des personnes libres, il convient de leur donner des clés d’interprétation et de compréhension de la réalité. C’est par manque d’information et par ignorance que l’insécurité peut grandir et amener à accepter n’importe quoi. Munies des outils nécessaires, les personnes sont alors capables de construire librement leur chemin. Il nous faut développer la liberté, la mémoire, l’intelligence, la volonté et non les abandonner même entre les mains de Dieu qui ne peut apprécier une telle offrande, il nous les a données non pour qu’on les lui rende mais pour qu’on les fasse fructifier comme les talents de la parabole.

Un jour viendra inexorablement. Ce sera celui du grand abandon et de l’ultime lâcher-prise, seulement alors nous pourrons remettre notre esprit entre les mains d’un autre, mais il s’agit de rester vivant jusqu’au bout et de faire de cet abandon le dernier acte de notre liberté.

Alice GOMBAULT – 14 mai 2019

Auteurs·trices : Alice Gombault